C’est l’histoire d’un sculpteur qui ne bride pas son imagination, qui ose donner vie à sa fantaisie, qui crée de toutes pièces un univers singulier, unique, essentiel et fondamental pour les amateurs d’art que nous sommes.
Bienvenue dans le monde de « locomobiles », de cités faites de bric et de broc au cœur desquelles une foule de drôles de petits êtres monochromes observent, avec de grands yeux candides, le monde qu’on leur a imaginé!
Bienvenue au coeur d’un songe créé par un artiste génial qui en appelle au rêve (« rêver, c’est créer des images. ce n’est pas refuser en bloc le monde dans lequel nous vivons – il faut bien faire avec- c’est plutot, par petites touches, esquisser les contours d’une humanité » …, écrit-il), un sculpteur audacieux qui invite à l’évasion systématique, par l’imaginaire…
Ludovic Duhamel
Qui êtes vous Gérard Cambon ?
Plutôt que de me plonger dans des abîmes de perplexité métaphysique, je vous livre juste la description d’un journaliste: « il est massif et rustique mais derrière l’apparente bonhomie du personnage se cache un mystère ». Mes amis l’avaient tous apprise par cœur et se faisaient un plaisir de me le réciter en boucle.
D’où venez-vous ? Quel est votre parcours ?
Je suis autodidacte. Enfant, je griffonnais, je faisais des bateaux et des avions en bois, puis j’ai commencé à faire des collages et du modelage. J’ai découvert le papier mâché, réalisé des personnages très caricaturaux à la Daumier puis j’ai eu envie d’incorporer différents matériaux ; Petit à petit des assemblages se sont constitués, les personnages se sont intégrés dans un environnement toujours plus grand, j’ai souhaité créer des atmosphères.
Aux Etats-Unis, il est un « outsider ». En France, plutôt un « singulier ». Gérard Cambon s’amuse de toutes les étiquettes. Il ne ressent aucun besoin d’entrer dans une case et trace sa voie sans souci d’appartenance mais en accordant une importance extrême au regard de l’autre. De celui qui observe ses œuvres, il attend beaucoup. Attentif aux interprétations que chacun voudra bien lui confier. L’artiste est fasciné par les différentes visions d’un même travail. S’il adore ces plongées en imaginaire profond, il n’a rien à voir avec ces créateurs qui refusent de parler de leurs œuvres et s’amusent d’interlocuteurs emberlificotés dans des explications fumeuses. L’artiste est un adepte de l’art interactif ! Il propose, les autres disposent. Plus intéressé par les histoires que se racontent les visiteurs que par celle qui a présidé à la naissance de ses bas-reliefs, locomobiles et autres inventions à roulettes. Persuadé que l’imagination est le moteur de l’existence, il se permet toutes les audaces pour qu’elle s’envole. Imaginer, c’est déjà rêver. Présent pour la onzième année consécutive à l’Outsider Art Fair à New York, Gérard Cambon poursuit actuellement son séjour américain à Chicago où est installée la galerie Judy A. Saslow qui le représente outre-Atlantique et lui consacre tous les deux ans une exposition. Pendant ce temps à Cavaillon, plusieurs dizaines de ses pièces occupent le bel espace de la chapelle du Grand Couvent. Le poétique titre, Rêves pour plus tard, est aussi celui d’un livre récent de photos de sculptures de l’artiste. Un tel foisonnement d’actualités méritait bien quelques questions.
ArtsThree : – Exposer aux Etats-Unis était un objectif ?
Gérard Cambon : – Non. En 2000, j’ai profité d’un voyage d’agrément à New York pour rencontrer quelques galeristes, en prenant cela comme un jeu, avec insouciance et naïveté. Dans la première galerie, Cavin Morris, une très belle galerie,,j’ai refusé de laisser mon book sous prétexte que je n’en avais qu’un… C’était une incroyable maladresse, je crois que la galeriste qui me faisait une faveur n’en est pas encore revenue ! Dans la deuxième, Ricco-Maresca, très connue, j’ai obtenu de Maresca une recommandation pour une troisième, l’American Primitive gallery et son vieux sage de galeriste Aarne Anton, qui m’a donné ma chance en présentant deux pièces. Rien ne s’est passé pendant plusieurs mois, jusqu’au coup de fil m’annonçant leur vente et le souhait du galeriste de m’exposer le mois suivant à l’Outsider Art Fair. C’était un rêve éveillé. Une exposition personnelle a suivi l’année suivante dans cette galerie. Même si désormais je travaille depuis 5 ou 6 ans avec Judy A. Saslow de Chicago, je reviens chaque année à ce salon avec le même plaisir. Un petit nombre d’autres artistes Français vivants (dans ce milieu « Outsider », la précision n’est pas inutile) y sont présentés comme, par exemple, Michel Nedjar, ou encore Joël Lorand et Marc Bourlier, qui exposent comme moi chez Béatrice Soulié à Paris. J’adore retrouver l’ambiance de cette foire. A chaque fois j’y découvre des œuvres qui me fascinent. L’an dernier, j’en suis reparti avec statuette de Terry Turrell. et cette année j’ai été fasciné par un grand dessin de Bill Traylor qui n’était pas dans mes moyens…
Parlez-nous de Rêves pour plus tard…
G. C. : – « Rêves pour plus tard… » a vu le jour grâce aux Editions Grandir de Nîmes. Chaque année, elles proposent à un artiste de rejoindre leur collection pour enfants. Nous devons déjà être une bonne dizaine à y avoir participé. Sabrina Gruss et Jephan de Villiers m’ont précédé dans cette aventure. L’éditeur donne à chacun un cahier des charges identique : un format carré, 34 pages, pas de texte. Le livre est destiné aux écoles, aux bibliothèques, aux librairies spécialisées pour enfants. Une diffusion qui m’intéresse et un éditeur qui mérite qu’on le soutienne.
Le titre est de vous ?
G. C. : – Oui. C’est une incitation à aller de l’avant, à se projeter dans l’avenir. L’imaginaire permet d’avancer. Créer sa bulle pour rêver, c’est se protéger pour mieux se projeter dans la vie. Avoir un jardin secret, c’est se soustraire aux agressions du quotidien pour mieux faire naître des projets. Il ne s’agit pas de faire la révolution mais de cultiver une approche personnelle des choses, de construire un univers.
C’est votre premier livre. Que pensez-vous de cette expérience ?
G. C. : – Ce projet a démarré en juin dernier. Je suis allé chez l’éditeur travailler avec la graphiste, ce fut un travail d’équipe basé sur la discussion. Je souhaitais faire une présentation équilibrée de mon travail, le montrer sous ses différentes formes. Le résultat répond à mes attentes et ce premier livre m’a donné envie d’en faire un autre qui pourrait s’intituler « Intimités » et serait uniquement constitué de détails. Il révélerait des ambiances, des références cinématographiques. Mon travail évolue dans ce sens. Je propose des décors, des dialogues, des mises en scène, mais c’est à l’observateur de se faire son cinéma. A partir de ces éléments, il doit laisser surgir des évocations soufflées par son propre imaginaire. Chacun regarde à travers son prisme, un peu comme s’il était un kaléidoscope. Mon objectif est de créer des émotions.
L’exposition à Cavaillon reprend le titre du livre ?
G. C. : – Effectivement. Ce titre a plu aux organisateurs, le livre aussi d’ailleurs, et ils ont souhaité qu’une grande partie des œuvres que l’on y voit soit présentée à la chapelle du Grand Couvent, un site classé magnifique. Ce sont les deux seules choses qui rattachent ces deux initiatives. L’exposition est organisée par la mairie de Cavaillon qui souhaite valoriser le patrimoine historique de sa ville. Elle a confié l’initiative au galeriste Richard Nicolet qui a investi les lieux une première fois à l’automne dernier avec les œuvres de Marc Pérez. Le succès de la manifestation et le très beau travail de scénographie de richard Nicolet a poussé la municipalité à mettre en place un dispositif pérenne qui va permettre à ce très bel espace de vivre tout au long de l’année. De beaux projets sont à l’étude.
Les visiteurs peuvent-ils y découvrir le désormais célèbre défilé de locomobiles ?
G. C. : – Pas cette fois. Le défilé était un exercice intéressant, mais avec les grands bas-reliefs, l’accumulation peut s’avérer gênante; les locomobiles par exemple se neutralisent l’une l’autre, on perd la lisibilité de chacune des sculptures. L’intérêt de la chapelle du Grand Couvent est de sortir de la logique des petits espaces où chaque sculpture est présentée comme un objet et d’obtenir une vue d’ensemble sans pour autant annihiler la personnalité de chacune des pièces. J’avais envie d’un effet plus « muséal ».
Quoi de neuf dans le « petit monde » de Gérard Cambon ?
G. C. : – De nouvelles pièces et plus de couleurs ! C’est le « Flower Power » à retardement ! Je plaisante mais globalement, il y a des choses plus colorées et davantage de végétaux. J’ai notamment trouvé une technique pour conserver les oranges et les mandarines. Je cherche toujours la fusion des éléments. C’est essentiel. A partir de ma pâte, de mon matériau de base, j’intègre à tout-va : dernièrement, une dent de cachalot, des graines de baobab, des coquillages, des moules géantes du Chili, des graines d’eucalyptus… Toutes ces choses qui n’ont pas vocation à être ensemble, eh bien, on essaie de les rassembler et un petit miracle se produit de temps en temps.
Racontez-nous le dernier.
G. C. : – Le dernier s’est produit avec une forme en bois qui servait dans le temps à confectionner des chaussures. Elle est venue se poser au millimètre près sur un patin à roulettes. Puis une demi-paire de lunettes s’est transformée en toit et un porte-cigares en cuir trouvé à Bruxelles est venu servir d’habitacle à mes petits personnages. Cinq pièces qui se sont assemblées comme par magie. Dans ces moments la, je suis presque spectateur, il y a un coté miraculeux qui m’échappe. Il est difficile aujourd’hui d’imaginer qu’au départ elles n’ont rien à voir les unes avec les autres. Le but suprême… c’est la fusion des éléments !
La Galerie Béatrice Soulié expose Gérard Cambon. Mon rhume recommençant à zéro, je ferais bien de m’en tenir là. Akkisuitok est le genre d’expo qui mérite mieux qu’une ramollo du cerveau. Seulement quand je trouve un mot qui me résiste, faut que je le ronge comme un os. «A qui suit : toc!» (avertissement), «Akki-suie, O.K.» (enseigne de ramoneur)? Rien de tout ça. Akkisuitok a une petite gueule de moufles et d’anorak. Akkisuitok est inuit.
Cela signifie qu’on s’abstient de donner une réponse. Ce dont j’aurais pu m’apercevoir en lisant le carton d’invitation de l’expo au lieu de me goinfrer de lexiques eskimos sur internet. Ces Inuits quand même, ce qu’ils sont zen! Et Gérard Cambon, à ce compte-là, il est zen aussi. Je veux dire qu’il fait de la résistance douce. Pas le genre à nous servir des réponses toutes faites sur un plateau.
Pas le genre non plus à se la jouer plus énigmatique-tu-meurs. Ses assemblages, ce qu’il appelle ses «pièces» se contentent d’exister et c’est plus que pas mal. De ce point de vue c’est un expert de la construction d’ambiances qu’il ne se croit pas obligé de faire dégénérer en théâtre. La vétusté, la fragmentation, le désordre calculé qui n’a pas l’air d’un ordre j’m'en-foutiste, lui sont cher. Cambon se débrouille pour être de la famille de Louis Pons avec d’autres moyens que la composition solide et lyrique qui est à la base de la plupart des compositions de son grand aîné. Il file plus doux, plus furtif, en naviguant entre la rouille des vieilles pub, le liège des choses flottées, la poussière des temps. Mais sans chercher les rencontres dramatiques (rats, becs d’oiseaux morts etc.) ni la précision géométrique d’une Yolande Fièvre bien qu’il touche comme elle à la profondeur des plans.C’est efficace mais autrement. Les petites créatures «à-la-mie de pain», qu’il penche aux balcons vermoulus d’on ne sait quelles tribunes, renforcent cette impression poétique de ruse innocente avec le «grand genre». Qu’elles ne soient jamais abouties est une caractéristique qui en signe l’humanité. Allez voir l’expo qui baissera le rideau le samedi 3 avril (déjà). Les images que je vous jette en pâture et qui proviennent du dossier de presse n’étant (astucieusement) que des zakouskis. Dans ce dossier, l’artiste nous parle de son boulot et aborde la question de l’art brut avec lequel, bien qu’autodidacte, il ne fait que flirter (plutôt gentiment, ma foi).Depuis une quinzaine d’années, la Galerie Soulié suit une voie étroite qui passe entre le derme de l’art brut et l’épiderme de l’art singulier (mauvaise graisse non comprise). Gérard Cambon qui a déjà, dans le passé, occupé ses cimaises mais que je découvre pour ma part, est peut-être bien un représentant des plus purs de ce courant original que mon blogounet brut ne saurait brutalement ignorer
Gérard Cambon fait-il les poubelles ou les marchés aux puces, Mystère. C’est que l’activité essentielle de l’artiste consiste à ramasser les différents détritus et rebuts urbains et à les assembler dans ses objets-tableaux. Quoiqu’il en soit, si Cambon s’approvisionne en France, son système plastique fait penser au bricolage pratiqué dans les pays qu’on nomme avec condescendance le tiers monde.Tout voyageur qui a fréquenté le continent africain retrouve ici cette capacité extraordinaire qu’ont les habitants de réparer avec trois fois rien. Réparer par nécessité mais aussi créer divers assemblages, fétiches ou sculptures , qui évoquent un imaginaire archaïque et mystérieux. Les « fétiches » de Cambon sont de type différent, plus proches de notre culture, ce sont essentiellement des objets plus ou moins familiers mais qu’on connait uniquement dans leur version moderne: un ancien téléphone, un soufflet, une seringue de vétérinaire, un extincteur, une lampe électrique…
Métamorphosés mais encore reconnaissables, ces objets désuets se transforment en « voitures-hybrides », en machines d’inutilité publique. un souvenir lointain du début du siècle passé avec ses inventions mécanique spectaculaires, ses stéréotypes jamais aboutis, ses machines volantes échouées et un zeste de Jules Vernes… En réalité, ces voitures font penser aux grosses cylindrées américaines qu’on croise à cuba, à défaut des pièces d’origine manquantes, les cubains les fabriquent eux-mêmes avec les moyens du bord. Gageons que dans quelques années, elles vont servir de matière première pour les œuvres de Cambon.
D’autres « assemblages urbains » sont faits à partir de la chair de la ville. des morceaux de bois, de ferrailles, de gravats, récoltés au cours d’errances dans la ville deviennent d’étranges bâtisses ornées de cages ou de balcons. A partir de ces « postes de commande » de petites figurines forment des grappes qui se penchent en avant et observent avec beaucoup d’attention un spectacle qu’on ne connaitra jamais et qu’on ne peut que deviner.
Voitures, maisons, texture urbaine mais qui est bien loin de l’architecture standardisée de nos cités. On est ailleurs, loin d’une société sophistiquée mais anonyme, solitaire… Ici l’artiste compile, amasse et recycle sans fin les déchets de cette société, devient ce ferrailleur ou ce chiffonnier d’un type nouveau qui rappelle le portrait que Baudelaire fait de Thomas de Quincey dans Du vin et du haschich: « voici un homme chargé de ramasser les débris d’une journée de la capitale. Tout ce que la grande cité a rejeté, tout ce qu’elle a dédaigné, tout ce qu’elle a brisé, il le catalogue, il le collectionne ». Et métamorphose…
( …) Sans aller au-delà, sans chercher à ériger une philosophie quelconque, sans chercher à mettre en place une nouvelle théorie, « les Récalcitrant » démontrent qu’ils sont libres et nous montrent la voie, ne font qu’ouvrir une porte, nous proposant de parcourir avec eux les chemins ignorés qui mènent les œuvres à leur aboutissement. Libres de toutes contraintes, « bricoleurs de génie1 », ils travaillent sans relâche, c’est une nécessité : « le prolongement naturel de la respiration ». Ils ont probablement, chacun, leurs petites musiques en tête, travaillant encore dans le recul des ateliers jusqu’à ce que l’assemblage, la composition sonnent enfin. Jusqu’au point final, celui qui indique que l’œuvre est achevée. Ce point d’harmonie qui est leur propre nombre d’or.
Petra Werlé déclarait, il y a quelques temps ; « La vie est tellement triste que je fais ça [les sculptures en mie de pain vêtues des « fruits » sec de la nature] pour enchanter ma vie et si possible, bien sûr, celle des autres ».
Oui, ils enchantent nos vies.
Parce qu’avec ces soi-disant « petits riens », sculptures en os de Sabrina Gruss, bocaux de Muriel Belin, Personnages lancés à toute blinde de Gérard Cambon, et autres curieux qui émergent de leurs boîtes suspendues, ces fameuses « gueules de tarés de pauvres » de Denis Pouppeville, ne font que rire aux éclats de leurs conditions, la condition humaine dans sa réalité la plus pragmatique arrosée de toute la poésie que leurs regards captent au cœur de l’insignifiant. Ils rient de tout et d’eux-mêmes, de nous peut-être aussi. Ils ont des tronches pas possibles, l’air idiot, mais à chaque confrontation le spectateur se met à les aimer avec une infinie tendresse, celle probablement que les Récalcitrants éprouvent pour leurs petits mondes distincts. Par ailleurs, leurs regards nous sollicitent et nous invitent à entrer dans ces petits mondes où tout se déroule en vase clos.
Que dire ? On aime tellement toujours tout savoir autour d’une œuvre, son titre, ses dimensions, la technique. Les titres participent chez certains à la drôlerie, à accroître la fantaisie, mais tout cela n’est rien d’autre finalement que l’expression même de la vie.(…)
Il existe bien deux parties distinctes dans l’œuvre de Gérard Cambon: celle des véhicules à roulette à la mobilité statique et celle des bas-reliefs à l’immobilité vivante et dynamique. La première est faite le jour et la seconde la nuit… C’est une distinction qui peut paraitre anecdotique mais qui mérite d’être signalée car il y a la une sorte de mystère bien aménagé pour une rêverie aussi bien diurne que nocturne. Gérard Cambon poursuit un rêve plus souterrain qu’enfantin, qu’il dégage de quelques limbes inconnues, comme il extrait les matériaux qu’il assemble de leur mémoire enfouie. Rares sont les assembleurs « d’objets de rebus » qui parviennent comme lui a un tel degré de compactage des contenus symboliques et à une telle réouverture du sens. A une époque ou les véhicules de communication roulent à toute vitesse, pour rien et le plus souvent à vide, ceux de Cambon sont statiques, certes, mais quelle charge d’humanité!